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Trois Chansons Mortes

Fernando Pessoa

Contemporânea 7,

Janeiro de 1923, pp.20-21.

TROIS
CHANSONS
MORTES

I

Vous êtes belle: on vous adore.
Vous êtes jeune: on vous sourit.
Si un amour pourrait éclore
Dans ce cœur où rien ne luit,
Ce sourire de ma tristesse
Se tournerait, reflet lointain,
Vers l’or cendré de votre tresse,
Vers le blanc mat de votre main.
Mais je n’en fais que ce sourire
Qui sommeille au fond de mes yeux —
Lac froid qui, en vous voyant rire,
S’oublie en un reflet joyeux.

II

J’eus un rêve. L’aube
N’a pu soulever
Du frais de sa robe
Mon sommeil léger.
En vain toute l’ombre
Jettait sa noirceur.
Mon cœur est plus sombre.
C’était dans mon coeur.
Il est mort. J’existe
Par ce qui m’en vint.
Quoi? J’en suis plus triste...
Ah, ce rêve éteint
Faisait l’heure brève
Et mon cœur moins las...
Quel était ce rêve?
Je ne le sais pas.

III

Si vous m’aimiez un peu?... Par rêve,

Non par amour...


Un rien... L’amour que l’on achève

Est lourd.


Faites de moi un qui vous aime,

Pas qui je suis...


Quand le rêve est beau, le jour meme

Sourit.


Que je sois triste ou laid — c’est l’ombre...

Pour que le jour


Vous soit frais, je vous fais ce sombre

Séjour.


FERNANDO PESSOA